Le Loup et l' Agneau.


Le Loup et l' Agneau par Gustave Doré.

 

La raison du plus fort est toujours la meilleure 1:
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient 2 à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage 3:
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

 Notes de B. Van Hollebecke -1855.

 

1 Ironie. [Aimé-Martin). — La Fontaine est bien loin de penser avec cette latitude. La raison du plus fortes! toujours la plus heureuse, la plus puissante, celle qui l'emporte ; et c'est ce qu'il se pro-prosc de faire voir. (Ch. Nodier.)
• On ne peut pas perdre de vue que La Fontaine est un censeur adroit; et, en réfléchissant un instant, on voit que, loin d'approuver la force brutale, il la stigmatise. Partant de ce principe on doit dire ce premier vers avec un sourire sardonique. (Duquesnois.)
Cette fable a un but très-moral : c'est de prouver que le méchant se sent responsable de ses mauvaises actions, puisqu'il se croit obligé de les justifier, même quand rien ne l'empêche de les commettre.
2 L'agneau est chez lui; c'est le loup qui survient. (Guillon.) — Jugez de l'absurdité du mot « mon breuvage ; » son breuvage, l'eau d'un ruisseau qui coule dans la prairie ! (Solvet.)
3 On entend la voix rauque et le grondement furieux de la bête enragée.


Commentaires de P. Louis Solvet. Paris 1812.

 

Cette Fable est connue de tout le monde; ce qui en fait la beauté, c'est la vérité du dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet apologue qu'une vérité triviale, que le foible est opprimé par le fort. Ce ne seroit pas fa peine de faire une Fable. Ce qui lait la beauté de celle-ci, c'est la prétention du Loup qui veut avoir raison dans son injustice,et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement que lorsqu'il est réduit à l'absurde par les réponses de l'agneau. (Ch.)
V. 1. La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Ce fut de tous les temps que, ployant sous l'effort. Le petit cède ou grand, et le faible au plus fort.
(Régnier, sat 3.)
V. 7. Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Son breuvage l'eau d'un ruisseau qui coule dans la prairie !
V. 10. Sire,reprit l''Agneau, etc.
Cette réponse de l'Agneau est admirable : il exprime d'abord son respect pour le Loup, et il parle ensuite avec tout l'embarras de la crainte. Le vers dans le courant , jeté au milieu du discours, caractérise parfaitement la situation critique où se trouve l'Agneau , qui ne se justifie qu'en tremblant et par des mots entrecoupés.
V. 18. Tu la troubles, reprit cette bête cruelle.
Tu la troubles. Ce seul mot est un coup de pinceau inimitable.
V. 19 et 20. Si je n'étoas pas né ne rime pas avec l'an passé : pare négligence (CA.)
Cet apologue est estimé un des meilleurs de Phèdre y et Batteux, dans son Cours de Littérature, en fait une très-longue analyse, pour en détailler les beautés. Il est bien reconnu f cependant, que tout l'avantage est du côté de l'imitateur. Le seul qu'on ne puisse contester à Phèdre, c'est la manière dont la morale est exprimée chez lui .
Le vers de La Fontaine la raison du plus fort est loin d'y répondre. On sent bien, il est vrai, que ce mot meilleurs ne signifie pas que la violence soit le moyen le plus raisonnable, mais seulement que c'est le ressort le plus invincible. Il n'en reste pas moins quelque chose de louche et d'équivoque dans l'expression. Cette sentence , d'ailleurs ; semble s'adresser aux malheureux qu'elle laisse sans ressource, au lieu que celle du poète latin parle aux oppresseurs à qui elle fait un juste reproche .

 

 

 

The Wolf and the Lamb. (11)

 

That innocence is not a shield,
A story teaches, not the longest.
The strongest reasons always yield
To reasons of the strongest.

A lamb her thirst was slaking,
Once, at a mountain rill.
A hungry wolf was taking
His hunt for sheep to kill,
When, spying on the streamlet's brink
This sheep of tender age,
He howl'd in tones of rage,
'How dare you roil my drink?
Your impudence I shall chastise!'
'Let not your majesty,' the lamb replies,
'Decide in haste or passion!
For sure 'tis difficult to think
In what respect or fashion
My drinking here could roil your drink,
Since on the stream your majesty now faces
I'm lower down, full twenty paces.'
'You roil it,' said the wolf; 'and, more, I know
You cursed and slander'd me a year ago.'
'O no! how could I such a thing have done!
A lamb that has not seen a year,
A suckling of its mother dear?'
'Your brother then.' 'But brother I have none.'
'Well, well, what's all the same,
'Twas some one of your name.
Sheep, men, and dogs of every nation,
Are wont to stab my reputation,
As I have truly heard.'
Without another word,
He made his vengeance good--
Bore off the lambkin to the wood,
And there, without a jury,
Judged, slew, and ate her in his fury.

[11] Phaedrus, I. 1: also in Aesop.

Il Lupo e l'Agnello.

 

La favola che segue è una lezione
che il forte ha sempre la miglior ragione.

Un dì nell'acqua chiara d'un ruscello
bevea cheto un Agnello,
quand'ecco sbuca un lupo maledetto,
che non mangiava forse da tre dì,
che pien di rabbia grida: - E chi ti ha detto
d'intorbidar la fonte mia così?

Aspetta, temerario! - Maestà, -
a lui risponde il povero innocente, -
s'ella guarda, di subito vedrà
ch'io mi bagno più sotto la sorgente
d'un tratto, e che non posso l'acque chiare
della regal sua fonte intorbidare.

- Io dico che l'intorbidi, - arrabbiato
risponde il Lupo digrignando i denti, -
e già l'anno passato
hai sparlato di me. - Non si può dire,
perché non era nato,
ancora io succhio la mammella, o Sire.

- Ebbene sarà stato un tuo fratello.
- E come, Maestà?
Non ho fratelli, il giuro in verità.
- Queste son ciarle. È sempre uno di voi
che mi fa sfregio, è un pezzo che lo so.
Di voi, dei vostri cani e dei pastori
vendetta piglierò -.
Così dicendo, in mezzo alla foresta
portato il meschinello,
senza processo fecegli la festa.